Quelques jours pour tester du code avant sa mise en ligne : c’est ce qu’un salarié de Proton a demandé en août, et son patron, Andy Yen, a répondu par « mentalité de loser ». Dans les messages internes révélés cette semaine, l’entreprise suisse derrière Proton Mail pousse ses équipes vers l’IA à marche forcée, avec des entretiens qui peuvent peser sur l’emploi de certains salariés.
- Un salarié demande des jours de test de sécurité, mais Andy Yen juge cette demande « mentalité de loser ».
- Proton pousse ses équipes vers l’IA, et son directeur technique affirme que 90 % du code vient de l’IA.
- Des ré-entretiens sur l’usage de l’IA, du 4 au 11 novembre, peuvent peser sur l’emploi de certains salariés.
- Un document interne reconnaît que Proton n’atteindra pas son objectif de revenu annuel récurrent.
Jeudi 29 octobre, le média américain 404 Media a publié une enquête du journaliste Joseph Cox. Elle s’appuie sur huit salariés actuels et un ancien, mais aussi sur des conversations Slack, des enregistrements de réunions et un manifeste écrit par le directeur technique. Sollicité, un porte-parole de Proton n’a contesté aucun élément du reportage.
Proton : une demande de test de sécurité jugée « mentalité de loser »
D’après les messages consultés par 404 Media, tout part d’un échange à la fin du mois d’août, dans le canal Slack consacré à la sécurité. Un employé demande de prendre au moins quelques jours pour faire un pentest, c’est-à-dire attaquer soi-même du code fraîchement écrit pour y trouver des failles avant de le publier. Andy Yen répond :
« That’s bullshit and loser thinking. Of course it’s possible to be fast and secure. »
Autrement dit : des conneries et une mentalité de loser, et bien sûr qu’on peut être rapide et sûr. Il ajoute qu’il faut arrêter de penser à la façon d’aller plus lentement, puis rappelle que « seuls les losers pensent comme ça ».
Un autre salarié lui fait remarquer que l’IA ne réglera pas magiquement les problèmes, parce que la sécurité est aujourd’hui peu prioritaire. Andy Yen ne répond pas sur le fond. Devant tout le canal, il s’en prend à un autre employé, dont il résume la position ainsi : on peut le faire, mais en étant encore plus lent qu’aujourd’hui. Chaque développeur, écrit-il, doit mieux formuler ses demandes à l’IA et vérifier son code, comme avant à la main mais plus vite. Sa consigne : cesser de bichonner tout le code à la main et utiliser davantage l’IA.
Proton : 90 % du code écrit par l’IA, affirme son directeur technique
Le directeur technique, Bart Butler, a affirmé en réunion que 90 % du code produit chez Proton en octobre avait été écrit par l’IA, d’après un enregistrement obtenu par 404 Media. Plusieurs salariés racontent qu’une grande partie de ce code vient de Claude, le modèle d’Anthropic. 404 Media ajoute qu’Andy Yen recommande lui-même de l’utiliser dans les conversations Slack. Le chiffre reste une déclaration orale, non auditée.
En septembre, Bart Butler a aussi publié sur Slack un manifeste intitulé « AI @ Proton ». Il y écrit que l’ancien métier des ingénieurs a disparu, que ne pas basculer vers l’IA représente une « menace existentielle pour la réussite de la mission elle-même », et que Proton doit arriver à un point où la plupart du code est relu par l’IA plutôt que par des humains. Des salariés interrogés par 404 Media jugent que le texte exagère ce que les modèles savent faire aujourd’hui, l’un d’eux le qualifie d’ »ethically bankrupt ».
Autres mesures rapportées par 404 Media : Andy Yen a créé une adresse e-mail pour que les salariés signalent tout ce qui freine l’adoption de l’IA, afin que la direction puisse, selon ses mots, « écraser sans pitié » tout ce qui se met en travers de la vitesse de l’IA. Proton a aussi installé sur les ordinateurs un logiciel qui suit la quantité de code généré par l’IA. Andy Yen a enfin écrit dans Slack que 2026 serait la dernière année où l’entreprise embauche des ingénieurs : l’an prochain, elle recrutera ce qu’on appelait des chefs de produit, chargés de construire avec l’IA.
Proton : des ré-entretiens sur l’usage de l’IA qui peuvent peser sur l’emploi
Lundi 26 octobre, un e-mail interne a annoncé que certains salariés seraient « ré-interviewés » sur leur usage de l’IA entre le 4 et le 11 novembre. L’e-mail, que 404 Media avait révélé en premier et que Proton a publié ensuite en entier sur Reddit, selon Tom’s Guide, prévient que ces entretiens auront des conséquences : ils peuvent peser sur les rôles, les responsabilités et le maintien dans l’emploi. Tout le monde n’est pas convoqué, et l’interviewer vient d’une autre équipe, parmi des responsables jugés solides sur l’IA. Andy Yen a déjà interrogé plus de 40 cadres de l’ingénierie et du produit, d’après l’e-mail.
Proton se défend publiquement sur Reddit : l’entreprise dit ne pas procéder à des licenciements en prenant l’IA pour prétexte, affirme manquer de talents et recruter dans toute l’organisation. En interne, d’après les échanges consultés par 404 Media, le ton est plus rude. Un salarié senior propose de repérer ceux qui prennent du retard pour les former. Andy Yen répond que la direction sait déjà « plus ou moins qui est en retard » et que, si elle avait renoncé à eux, elle ne s’embêterait pas avec ce processus. Quand le salarié lui dit que ce discours repose sur la peur, le patron réplique devant tout le monde que, s’il l’accuse de prendre une décision dictée par la finance sans lui faire confiance, « ce n’est peut-être pas la bonne place pour toi ».
Proton n’est pas en voie d’atteindre son objectif de revenu annuel
Un document interne obtenu par 404 Media décrit la situation. « Faute de vélocité suffisante », Proton n’est pas en voie d’atteindre son objectif de revenu annuel récurrent d’ici la fin de l’année, c’est-à-dire le chiffre d’affaires assuré par les abonnements. La croissance est « loin de ce que le marché considère aujourd’hui comme bon », et « selon tous les indicateurs qui comptent », écrit le document, Proton est « une entreprise qui sous-performe ». Andy Yen, lui, assure aux salariés que la décision n’est pas d’ordre financier.
Proton en public : une IA respectueuse de la vie privée, mais des salariés inquiets
En public, le ton est plus nuancé. Dans une interview à WIRED en août, Andy Yen disait construire des outils d’IA parce que, si les entreprises de la vie privée n’y vont pas, l’avenir revient aux géants de la tech. La même entreprise a lancé son chatbot Lumo en juillet 2025, puis une version 2.0 en juin 2026.
Le porte-parole de Proton reconnaît que « certaines personnes chez Proton sont mécontentes de notre direction, ou ne la comprennent pas, et beaucoup sont inquiètes ». Dans leur détermination à aller vite, dit-il, les dirigeants ont parfois été trop brusques ou trop lents à s’expliquer, et ils promettent d’y travailler. Les ré-entretiens, eux, commencent le 4 novembre.
