L’intelligence artificielle modifie à la fois l’échelle, la vitesse et l’accès aux compétences. Selon Sébastien Garnault, fondateur de Garnault & Associés et du Paris Cyber Summit, la régulation gagnerait à porter sur l’accès à la puissance des systèmes, plutôt que sur les seuls modèles ou les seuls usages. Dans cette logique, les clouds jouent le rôle de centrales, et reste à savoir qui en contrôlera les vannes.
- L’IA modifie l’échelle, la vitesse et l’accès aux compétences.
- Sébastien Garnault propose de réguler l’accès à la puissance, plutôt que les seuls modèles ou usages.
- Le contrôle doit suivre les capacités ouvertes, comme pour le nucléaire.
- Chaque acteur répond de ce que son système rend possible.
Jusqu’ici, la régulation cherche à encadrer les modèles d’un côté, les usages de l’autre. L’auteur propose de relier les deux en se concentrant sur ce que les modèles rendent possible et sur ce que les usages produisent. Cette puissance démultiplie l’échelle, comprime le temps et se substitue à la compétence. Agir sur elle permettrait, selon lui, d’agir sur les trois à la fois.
Le nucléaire offre un précédent. Face à l’atome, les États ont encadré les usages, mais aussi l’accès aux matières, aux installations et aux technologies sensibles. L’uranium faiblement enrichi alimente des réacteurs, tandis que l’uranium hautement enrichi peut servir à fabriquer une arme. Le niveau de contrôle doit donc dépendre des capacités effectivement accessibles, un principe que l’auteur juge transposable à l’IA.
Un socle de puissance, des accès différenciés
Un même modèle peut être utilisé de manières très différentes. Il peut seulement répondre à des questions, ou bien lire des documents, chercher sur Internet, écrire et exécuter du code. Utilisé en mode agentique, il agit directement, en envoyant des messages, en passant des commandes ou en pilotant une machine. La puissance dépend du socle qui la porte, à savoir le calcul, les modèles, les infrastructures et les données, mais aussi de l’accès ouvert aux outils et à l’autonomie.
Un usage quotidien n’exige pas la puissance dont ont besoin la défense, le renseignement ou un laboratoire de recherche. Pour l’auteur, le contrôle doit suivre les capacités ouvertes, et non le statut de celui qui les demande. La règle qu’il propose tient en une phrase : plus un accès ouvre de capacités, plus il doit être contrôlé. Les fournisseurs des accès les plus puissants devraient ainsi connaître leurs clients et tracer ce qu’ils leur ouvrent, sur le modèle de la connaissance client dans la banque.
Chacun répond de ce qu’il rend possible
Le risque, souligne l’auteur, n’a rien de théorique. En 2025, une campagne d’espionnage a visé une trentaine d’organisations. Selon l’entreprise qui l’a déjouée, une IA en exécutait 80 à 90 % des tâches. L’attaquant n’aurait forcé aucune porte : il aurait découpé l’opération en petites tâches anodines, chacune autorisée, dont seul l’ensemble était dangereux.
Chaque acteur se verrait alors attribuer une part de responsabilité. Le fournisseur de modèle répondrait des capacités qu’il ouvre, celui qui combine modèles et outils de ce que la combinaison rend possible, et l’utilisateur de ses actes et de leurs effets. Le critère commun resterait la puissance effectivement accessible : ce que le système sait faire, à quelle échelle, avec quels outils, quelles données et quelle autonomie.
Qui tient les vannes ?
Personne ne maîtrise aujourd’hui seul toute la chaîne, des puces aux modèles, du cloud aux données. Chacun négocie son accès à partir du maillon qu’il contrôle, et l’auteur rappelle que les États-Unis l’ont compris en contrôlant l’exportation des puces les plus avancées. Pour l’open source, la situation est différente : un modèle publié se copie à l’infini et ne peut plus être retiré. Le contrôle se déplace alors vers le calcul nécessaire pour le faire tourner, et vers ceux qui le déploient. Les plus performants ne sont pas européens, mais les données et l’électricité, que l’Europe et la France, grâce à l’atome, peuvent conditionner, restent des leviers.
Pour Sébastien Garnault, le levier ultime reste la capacité crédible de conditionner l’accès à la puissance, jusqu’à le refuser. La question n’est plus de savoir si l’IA sera gouvernée, mais qui tiendra les vannes, et à quelles conditions.





