Anne Bouverot, coprésidente du Conseil de l’intelligence artificielle et du numérique (CIANum), plaide pour la création d’un « Cern de l’IA » européen. Dans un entretien accordé à la mi-octobre, elle juge que l’Europe dispose de peu de leviers pour peser seule face aux États-Unis et à la Chine, et qu’il faut mieux attribuer les responsabilités des entreprises.
- Anne Bouverot plaide pour un « Cern de l’IA » européen face aux États-Unis et à la Chine.
- Elle juge que l’Europe peut difficilement réguler seule l’IA.
- Elle propose d’attribuer des responsabilités aux entreprises et de les auditer selon des règles fixées à l’avance.
- Ce Cern, à but non lucratif, réunirait des chercheurs et financerait surtout la puissance de calcul.
Alors que les inquiétudes autour de l’intelligence artificielle semblent retomber, les acteurs du secteur poursuivent leur course en avant, et les États n’ont pas beaucoup avancé malgré des prises de position fortes. Entre les États-Unis, qui laissent faire pour l’instant, et la Chine, qui semble tout contrôler, l’Europe a choisi la voie de la régulation avec l’AI Act. Mais, selon Anne Bouverot, « on a peu de capacité à vraiment réguler l’IA ». « Si l’Europe régule mais que les acteurs sont aux États-Unis et en Chine, l’impact de la régulation est moindre », explique-t-elle, en pointant les bras de fer engagés par les géants de la tech contre les règlements européens. Une régulation mondiale, elle, « prendra beaucoup de temps ».
Attribuer des responsabilités et auditer
Pour la présidente du conseil d’administration de l’ENS, une piste consiste à attribuer des responsabilités. Elle juge intéressante la manière dont la régulation avance aux États-Unis sur les effets des réseaux sociaux, tout en reconnaissant que le processus a été long, car il est difficile d’y démontrer les responsabilités. Dans le domaine de l’IA, « l’attribution de responsabilité dans des sujets de cybersécurité liés à l’IA, dans des sujets d’agents, est vraiment une piste qui peut permettre d’avancer plus rapidement ».
Elle prend l’exemple d’agents qui se seraient échappés et auraient causé des dégâts. « Ils ont été développés par des employés de l’entreprise. Les employés ont donné un objectif à ces agents. Plusieurs échelons de responsabilité directe de l’entreprise peuvent être remis en question », affirme-t-elle. Cette responsabilité pourrait avoir « à la fois des conséquences économiques et des conséquences potentiellement pénales, en cas de dommages graves ».
Anne Bouverot estime aussi que les audits sont un élément clé, à condition de les concevoir correctement. Selon elle, il faut « se référer à des règles fixées à l’avance, avec un certain nombre de mécanismes de contrôle et d’agrément », avec des spécialistes indépendants, sur le modèle des grands cabinets du domaine financier. Cette couche de règles « n’existe pas dans le domaine de l’IA et a besoin d’être construite ». Elle pourrait être élaborée par une entité hybride, inspirée de la fondation IFRS, réunissant professionnels et représentants d’États. « Idéalement, il faudrait que ce soit un consortium public privé qui définisse ça », dit-elle, en mettant en garde contre le risque que cette structure soit dominée par « OpenAI et Anthropic, qui ont, clairement, cette volonté de constituer un oligopole ».
Un Cern de l’IA pour exister
Anne Bouverot reconnaît que « la réalité de l’IA aujourd’hui, même si on a des acteurs en France et en Europe, se développe aux États-Unis et en Chine ». L’Europe dispose de sources d’énergie performantes et décarbonées, mais ne possède que « 3% des centres de données mondiaux ». Elle manque aussi d’acteurs de premier plan : « Une fois qu’on a dit qu’on a Mistral, qu’est-ce qu’on a d’autre ? »
Pour retenir ses chercheurs, qui partent souvent chez DeepMind, Anthropic ou OpenAI, elle défend l’idée d’un « Cern de l’IA », structure à but non lucratif regroupant « 150, 200 voire 300 personnes ». Ses ressources serviraient « essentiellement à payer de la puissance de calcul », qui représente « le coût le plus important ». Cette structure devrait être européenne, car « aucun pays en Europe ne peut se payer ça tout seul ». Elle évoque aussi la nécessité de disposer de « GPU », ces processeurs utilisés pour entraîner les modèles, et d’acteurs du cloud européens.
Anne Bouverot estime que « les deux années qui viennent sont absolument clés » pour que l’Europe montre sa souveraineté dans les modèles et la puissance de calcul, en accord avec Arthur Mensch, cofondateur de Mistral, mais elle prévient que « ça nous prendra beaucoup plus de temps ». En attendant, Mistral et le Cern ont signé une « déclaration d’intention visant à promouvoir l’IA au service de la science et à renforcer les capacités scientifiques et technologiques de l’Europe ».
