L’IA fait « parler » les morts à partir de leurs données

L’IA fait « parler » les morts à partir de leurs données

Avec les progrès de l’intelligence artificielle, une question prend une nouvelle dimension : que deviennent nos photos, nos messages et notre voix après notre mort ? Aux États-Unis, une vidéo recréant un homme décédé a conduit la justice à annuler une peine de prison.

  • Une vidéo générée par IA a conduit la cour d’appel de l’Arizona à annuler une peine de prison.
  • La justice doit désormais distinguer les véritables convictions des défunts et les paroles que d’autres leur attribuent.
  • La Chine encadre les reproductions numériques de personnes décédées, et le Danemark prépare une loi contre les imitations non consenties.
  • En France, 72 % des personnes refusent qu’une IA crée leur double après leur mort, et chacun peut encadrer ses données par des directives.

L’affaire se déroule en Arizona. En novembre 2021, Christopher Pelkey, 37 ans, est tué par balle lors d’une altercation sur la route. Un homme est reconnu coupable d’homicide involontaire, au sens du droit américain. En mai 2025, lors de l’audience destinée à fixer sa peine, la famille de la victime présente une vidéo inhabituelle, dans laquelle Christopher Pelkey apparaît à l’écran et s’adresse lui-même au tribunal. « Je suis une version de Chris Pelkey recréée grâce à une intelligence artificielle qui utilise ma photo et les caractéristiques de ma voix », déclare l’homme sur l’écran.

Il n’a évidemment jamais prononcé ces mots. Sa sœur a participé à la création de cet avatar numérique, à partir d’images et d’enregistrements de son frère, et elle a rédigé le texte. L’objectif était de montrer au tribunal quel homme était Christopher Pelkey. La vidéo va plus loin, puisque l’avatar s’adresse directement à celui qui lui a tiré dessus : « Dans une autre vie, nous aurions probablement pu être amis. Je crois au pardon et en un Dieu qui pardonne. » Ces paroles, imaginées après sa mort, donnent l’impression que la victime pardonne à son agresseur.

Une peine annulée en appel

Le juge chargé de fixer la peine s’est montré sensible à cette intervention. Il a affirmé avoir trouvé la vidéo authentique et souligné le pardon exprimé. Gabriel H. a été condamné à dix ans et demi de prison. L’affaire a toutefois connu un rebondissement le 30 septembre 2026, lorsque la cour d’appel de l’Arizona a annulé cette peine.

Selon la cour, le juge de première instance s’est appuyé sur une vidéo générée par IA qui ne pouvait pas être considérée comme une expression fiable des pensées de la victime. Les propos attribués à Christopher Pelkey ont été rédigés par une autre personne, et leur présentation sous les traits du défunt a compromis l’équité de la procédure. La déclaration de culpabilité de Gabriel H. est maintenue, mais une nouvelle audience devra fixer sa peine. La décision pose une difficulté majeure : lorsqu’une intelligence artificielle reproduit fidèlement le visage et la voix d’une personne disparue, comment distinguer ses véritables convictions des paroles que d’autres lui attribuent ?

Des réponses juridiques variées

En Chine, la Cour populaire suprême a publié en septembre 2026 des orientations concernant les litiges liés à l’intelligence artificielle, qui abordent notamment les reproductions numériques de personnes décédées. Les proches peuvent demander réparation lorsque la création ou l’utilisation non autorisée d’un avatar porte atteinte au nom, à l’image ou à la réputation du défunt. Il ne s’agit pas d’une interdiction générale des résurrections numériques, mais d’un encadrement de leurs usages.

Au Danemark, un projet de loi déposé en octobre 2026 prévoit de protéger les personnes contre la diffusion publique d’imitations numériques réalistes de leur apparence, de leur voix ou de leurs mouvements, sans leur consentement.

En France, les citoyens semblent réticents. Selon une enquête Harris Interactive réalisée pour la CNIL en novembre 2024 et publiée en 2025, 72 % des personnes interrogées refuseraient d’alimenter une intelligence artificielle destinée à créer un double numérique d’elles-mêmes après leur mort. Environ la moitié préféreraient que leurs publications soient supprimées après leur décès, tandis que d’autres souhaiteraient conserver certains contenus, notamment les souvenirs destinés à leurs proches.

Le règlement général sur la protection des données (RGPD) ne s’applique pas directement aux données des personnes décédées. En France, l’article 85 de la loi Informatique et Libertés permet toutefois déjà d’organiser leur devenir. Chacun peut rédiger de son vivant des directives concernant la conservation, l’effacement ou la communication de ses données personnelles après sa mort, et désigner une personne chargée de faire respecter ces volontés. Ces directives peuvent être générales ou concerner un service précis.